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© esjieun kim

L’impondérable des mouvements dansés

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les compositions d’Esjieun Kim ne sont pas dénuées d’élégance. Il est vrai qu’un premier regard permet de souligner la finesse des traits, le caractère élancé des annotations, ou la façon avec laquelle chacun des éléments participe d’un mouvement d’ensemble, comme s’il avait été question de figurer une danse de particules en interaction. Le projet consistant à traduire une réalité chorégraphique en une réalité picturale connaît en cela une relative prospérité, tant il semble que les configurations dessinées reflètent des impressions de flux, de rythmes, de tourbillons et de volutes, c’est-à-dire tout un ensemble de spécificités précisant la grâce impondérable des mouvements dansés.

Toutefois, cette impression de concordance à l’égard d’un réel mouvant masque la nature interprétative et constructive du travail d’Esjieun, dès lors que ses compositions n’ont pas pour vocation d’œuvrer dans un rapport d’exactitude ou de mimétisme. En premier lieu, car la nature même de ce qu’elle appréhende échappe à un dispositif de restitution tel que le dessin : un monde animé par des composantes inlassablement mobiles, par une continuité ininterrompue comme l’est, par essence, un spectacle chorégraphique, ne peut être que dissolu au contact d’une représentation réputée statique. Tout au plus aurait-il fallu que cette représentation soit elle-même en mouvement. En second lieu, l’idée de représentation même induit en erreur si on la conçoit comme l’acte par lequel il s’agirait de mimer ou de reproduire ce que l’on représente, voire de tendre vers une quelconque ressemblance, étant donné que tout objet de référence est conditionné par sa façon d’être appréhendé : ainsi d’un modèle, en peinture, dont la distance d’appréciation, l’angle d’observation ou la lumière insufflée, varie avec chaque portraitiste ; ainsi également d’un pas exécuté par une danseuse, et par extension, des lignes flexueuses que chaque être porte de manière singulière ; lignes qui se nuancent en fonction de l’œil vieilli du spectateur, car jamais l’œil n’est exempt d’une histoire, d’un passé, de besoins et de préjugés qui gouvernent sa manière de voir.

En conséquence, en dépit d’une volonté de traduire picturalement une chorégraphie de corps en interaction, les compositions d’Esjieun relèvent moins de la duplication que de l’interprétation, voire de la construction et de la création. La notion de dessin, qui semble en outre caractériser ses compositions, est elle-même à reconsidérer, si tant est qu’il s’agit davantage d’imager des trajectoires et des courses, des positions mutuelles et des déplacements qui ne sont pas encore survenus, mais qui demeurent en puissance d’advenir. Autrement dit, afin de palier l’insuffisance de nos capacités de perception à l’égard du mouvement, le mieux est encore de figurer des sillages virtuels et des points de repère en empruntant à la sémantique de la carte ou du diagramme son aptitude à retranscrire des configurations potentielles. Esjieun est en effet une artiste cartographe, au sens où, à travers l’acte de « représentation » à laquelle elle s’adonne, ce qui compte repose non tant sur la minutie avec laquelle l’image reproduit son objet, à la manière d’un calque, mais sur la façon avec laquelle ses compositions enclenchent des topologies et des relations de voisinage que l’on suppose davantage fidèles à la réalité d’un mouvement d’ensemble. Ceci d’autant plus lorsque ce mouvement chorégraphié se décompose en une multitude de cheminements et d’itinéraires qui se recoupent et se dédoublent continuellement.

De là, peut-être, le sentiment de se confronter à une tournure quelque peu horizontale, comme une vue écrasée mais aérienne qui surplomberait une hypothétique scène de spectacle. De là également l’impression d’assister à un phénomène de synchronicité, comme si le temps avait été interrompu, ou plutôt, démultiplié, encore que cet aspect semble davantage dériver d’une physionomie quelque peu géométrique, affirmant du même coup une forme de discorde entre ordre et désordre, entre la dimension besogneuse d’une gestuelle collective soumise à de rigoureuses prérogatives, et la nature volatile de courbes sujettes à se mouvoir. Or, selon toute apparence, c’est de cet écart entre ordre et désordre que naît une sensation de mouvance ; le passage par une approche cartographique ou diagrammatique rappelant que ce qui compte dans une représentation n’est pas l’exactitude du mimétisme à l’égard d’un objet, mais la similitude de l’expérience que l’on porte à son endroit. Dans le cas présent, cette perception cartographique se veut flexible et morcelée, modulaire, car elle procède par projections mentales et recoupements successifs, par anticipation et déduction, mais surtout, par une préoccupation constante pour des notions d’espace que l’on organise et réagence sans arrêt, précisément comme dans un spectacle chorégraphique.

Ainsi, sans doute faut-il rappeler qu’en tant qu’architecte, Esjieun accorde une importance indéniable à la spatialité sous toutes ses formes, ceci d’autant plus lorsqu’on identifie son intérêt pour un vocabulaire plastique fait d’agencements et de fragmentations, de combinaisons et d’incomplétudes, en portant une attention toute particulière pour l’ébauche et le croquis, comme si ce qui incombait reposait avant tout sur l’élaboration d’une vision prospective plus à même de laisser ouvert des incertitudes liées aux questions spatiales. De même peut-on se rendre compte que sa gestuelle, en tant que dessinatrice, se fait elle aussi ample et précise, juste mais déambulatoire, comme s’il s’était agi de fendre le vide d’une feuille de papier, de manière à en reconfigurer les multiples surfaces. En d’autres termes, il semble que ce qui importe véritablement, chez Esjieun, à travers le dessin, la danse comme l’architecture, est l’art et la manière de créer des espaces qui, invariablement, se renouvellent et enclenchent d’autres possibles.

Julien Verhaeghe

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Esprit d'Escalier

"l’inspiration nous vient en descendant l’escalier de la tribune"_Paradoxe sur le comédien, Diderot

"Si l'on remonte dans le temps et le trace des lignes, le passé est supposé se situer en hauteur, alors qu'on ne dit pas si l'on monte ou si l'on descend vers l'avenir"_L'esprit d'escalier, Francois Morellet

Esjieun Kim est une jeune artiste coréenne qui travaille la thématique commune de la Ligne. Influencée par l’art calligraphique de son grand père, elle a ensuite été marquée par l’art oriental de sa mère. A la dimension sémantique de la ligne s’est ajoutée une dimension plus poétique et abstraite.

Dès ses premiers travaux à l’Ecole nationale supérieure des beaux arts de Marseille, Esjieun a abordé la notion de ligne comme représentation schématique du monde et de l’environnement, notamment par la cartographie, la géolocalisation, le chemin et la frontière - toutes ces données imaginaires auxquelles le tracé donne une réalité. Elle a poursuivi sa réflexion plus empirique à l’Ecole spéciale d’Architecture de Paris en 2011. Dotée d’une forte sensibilité pour les matières plastiques, elle a très tôt cultivé l’idée d’une interaction puissante entre l’art pictural et l’architecture.

Car c’est bien là que réside une des clés du travail d’Esjieun, à savoir la représentation de l’invisible tangible. Tout comme le land art interroge l’empreinte de l’Homme dans la nature, Esjieun explore l’empreinte comme la mémoire du mouvement et la ligne comme symbole des trajectoires de l’humain dans les mondes qui l’entourent.

Sa rencontre avec Joan Jonas - vidéaste et performeuse américaine - lui apporte une dimension supplémentaire et une réflexion chorégraphique. La Ligne peut tout à coup être domptée autrement que par l’environnement lui-même et s’affranchir ainsi de sa notion schématique, sans la nier pour autant. En approfondissant un peu plus cette idée, Esjieun découvre « Ecrire la Danse », un livre de Bengi Atesöz-Dorge sur le chorégraphe Dominique Bagouet, qui tente de définir le langage de la danse à partir des notes de l’artiste compilées après sa mort par un collectif d’anciens danseurs. Car si le produit de l’art peut être conservé aisément, tout le mouvement qui a permis la production de l’oeuvre est quant à lui perdu à jamais. La disparition de Bagouet en 1992 a posé la question de la préservation et de la transmission de son patrimoine et plus généralement de l’art vivant et éphémère. Comment parvenir à appréhender et à reconstituer une chorégraphie sans la dénaturer ni omettre tous les éléments fondateurs et/ou anecdotiques qui participent à l’univers créé par le chorégraphe ? Ce recueil, sobrement intitulé ‘Carnets de Bagouet’ est a la base du livre de Bengi Atesöz-Dorge.

Esjieun s’est à son tour fortement inspirée de cette méthode de retranscription. Elle a imaginé ce chemin imaginaire éphémère à la fois par rapport à la scène et entre les danseurs. Les séries de dessins « écritures / chorégraphies » et « ligne(s) et performance(s ) » retranscrivent parfaitement ce cheminement et figurent leur propagation ainsi que celle de tous les éléments du geste chorégraphique – comme une architecture de l’invisible.

Thomas Coletti