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© esjieun kim

Esprit d'Escalier

"l’inspiration nous vient en descendant l’escalier de la tribune"_Paradoxe sur le comédien, Diderot

"Si l'on remonte dans le temps et le trace des lignes, le passé est supposé se situer en hauteur, alors qu'on ne dit pas si l'on monte ou si l'on descend vers l'avenir"_L'esprit d'escalier, Francois Morellet

Esjieun Kim est une jeune artiste coréenne qui travaille la thématique commune de la Ligne. Influencée par l’art calligraphique de son grand père, elle a ensuite été marquée par l’art oriental de sa mère. A la dimension sémantique de la ligne s’est ajoutée une dimension plus poétique et abstraite.

Dès ses premiers travaux à l’Ecole nationale supérieure des beaux arts de Marseille, Esjieun a abordé la notion de ligne comme représentation schématique du monde et de l’environnement, notamment par la cartographie, la géolocalisation, le chemin et la frontière - toutes ces données imaginaires auxquelles le tracé donne une réalité. Elle a poursuivi sa réflexion plus empirique à l’Ecole spéciale d’Architecture de Paris en 2011. Dotée d’une forte sensibilité pour les matières plastiques, elle a très tôt cultivé l’idée d’une interaction puissante entre l’art pictural et l’architecture.

Car c’est bien là que réside une des clés du travail d’Esjieun, à savoir la représentation de l’invisible tangible. Tout comme le land art interroge l’empreinte de l’Homme dans la nature, Esjieun explore l’empreinte comme la mémoire du mouvement et la ligne comme symbole des trajectoires de l’humain dans les mondes qui l’entourent.

Sa rencontre avec Joan Jonas - vidéaste et performeuse américaine - lui apporte une dimension supplémentaire et une réflexion chorégraphique. La Ligne peut tout à coup être domptée autrement que par l’environnement lui-même et s’affranchir ainsi de sa notion schématique, sans la nier pour autant. En approfondissant un peu plus cette idée, Esjieun découvre « Ecrire la Danse », un livre de Bengi Atesöz-Dorge sur le chorégraphe Dominique Bagouet, qui tente de définir le langage de la danse à partir des notes de l’artiste compilées après sa mort par un collectif d’anciens danseurs. Car si le produit de l’art peut être conservé aisément, tout le mouvement qui a permis la production de l’oeuvre est quant à lui perdu à jamais. La disparition de Bagouet en 1992 a posé la question de la préservation et de la transmission de son patrimoine et plus généralement de l’art vivant et éphémère. Comment parvenir à appréhender et à reconstituer une chorégraphie sans la dénaturer ni omettre tous les éléments fondateurs et/ou anecdotiques qui participent à l’univers créé par le chorégraphe ? Ce recueil, sobrement intitulé ‘Carnets de Bagouet’ est a la base du livre de Bengi Atesöz-Dorge.

Esjieun s’est à son tour fortement inspirée de cette méthode de retranscription. Elle a imaginé ce chemin imaginaire éphémère à la fois par rapport à la scène et entre les danseurs. Les séries de dessins « écritures / chorégraphies » et « ligne(s) et performance(s ) » retranscrivent parfaitement ce cheminement et figurent leur propagation ainsi que celle de tous les éléments du geste chorégraphique – comme une architecture de l’invisible.

Thomas Coletti

‘ Scènes’ / Esjieun KIM / exposition de dessins et installations / Le Laptop, Juin 2015